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Quand les Églises protestantes en Europe pensent ensemble, la transmission chrétienne

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Cette contribution rend compte de la 5e rencontre des membres des synodes des Églises de la Communion d’Églises protestantes en Europe (CEPE), consacrée au thème : « Transmettre la foi aux nouvelles générations ».

Du 1er au 4 octobre 2026, Tallinn, capitale de l’Estonie, a accueilli la 5e rencontre des membres des synodes des Églises de la CEPE (Communion d’Églises protestantes en Europe). Intitulée Passing on the Faith to the Next Generation (Transmettre la foi aux nouvelles générations), cette rencontre a rassemblé plus de 70 personnes issues d’environ 15 pays européens, et représentant différentes traditions protestantes, pour la plus part, luthériennes, réformées, évangéliques et méthodistes. J’y ai représenté l’Église protestante unie de Belgique (EPUB) à cause de l’intérêt que le Service catéchétique porte sur les enjeux de la transmission à l’aune des évolutions contemporaines.

Des contextes différents, une préoccupation commune
Au-delà de la diversité des pays, des histoires et des organisations ecclésiales, une même préoccupation nous réunissait : comment « transmettre la foi chrétienne » aux générations suivantes, dans des sociétés où les repères religieux traditionnels perdent de leur évidence ? Les quatre journées de rencontre ont permis de partager des expériences, d’approfondir cette question sous différents angles et de réfléchir ensemble à la mission de l’Église dans l’Europe contemporaine. Je ne livre dans ce compte-rendu qu’une infime partie de cette expérience.

Transmettre la foi aux nouvelles générations est la mission fondamentale de l’Église
Le culte d’ouverture, célébré le 1er octobre à la cathédrale de Tallinn, a donné le ton de la rencontre. Dans sa prédication sur Matthieu 28.16-20, l’archevêque Urmas Viilma a comparé la transmission de la foi au travail du semeur. Le semeur prépare la terre et dépose la semence sans pouvoir déterminer lui-même le moment de la récolte. De même, les Églises sont appelées à annoncer l’Évangile avec patience et persévérance, et à accompagner les nouvelles générations, sans pouvoir maîtriser les résultats de leur engagement, car la croissance de la foi ne se laisse pas enfermer dans des échéances ou des indicateurs chiffrés. L’archevêque a relevé que même dans une Europe sécularisée, confrontée à la guerre, aux transformations technologiques et à l’éloignement religieux, le mandat du Christ demeure inchangé : faire des disciples, baptiser et enseigner. La mission chrétienne repose sur l’autorité du Christ et non sur la perfection de celles et ceux qui la portent. Cette perspective peut encourager selon lui les Églises. Leurs limites, leurs doutes et leurs fragilités ne les dispensent pas de leur mission. Au contraire, elles sont appelées à avancer avec confiance, parce que le Christ les envoie. La mission demeure la même, même si le monde change. Aux Églises donc, d’adapter leurs langages et leurs moyens de transmission aux nouvelles réalités, sans perdre de vue ce qui leur a été confié.

Le professeur Randar Tasmuth (Institut théologique de Tallinn), a approfondi cette perspective dans une réflexion sur la mission de l’Église chrétienne, en s’interrogeant sur son origine, son sens et sa pertinence aujourd’hui. Pour lui, la mission est intemporelle parce qu’elle trouve sa source en Dieu lui-même. La mission ne repose pas uniquement sur des personnalités exceptionnelles ou sur les responsables ecclésiastiques. Les premiers chrétiens anonymes ont eux aussi contribué à la diffusion de l’Évangile. Chaque croyant peut donc prendre part à cette mission, en transmettant à d’autres ce qu’il a reçu et en leur permettant, à leur tour, de le partager. La foi chrétienne et la mission comportent, selon lui, trois dimensions indissociables : l’individu, la communauté et la solidarité. La mission se vit d’abord dans les relations personnelles, les familles et les communautés locales, avant de pouvoir contribuer à des transformations plus larges. Il souligne aussi que le témoignage chrétien passe par la cohérence entre la foi professée et la manière de vivre. Les personnes observent les chrétiens dans leurs relations et leurs comportements quotidiens. Une attitude sincère, une présence bienveillante et une solidarité concrète peuvent susciter chez elles, le désir de découvrir ce qui donne sens à cette manière de vivre. L’orateur conclut en soulignant la relation réciproque entre la foi et la pratique. La foi nourrit l’action, tandis que l’action invite à approfondir et à renouveler la foi. La mission transforme ainsi non seulement les personnes, mais aussi les institutions et, potentiellement, les sociétés.

« Transmission de la foi » dans les familles, les institutions et la société

La famille comme lieu de croissance et de sécurité – L’intervention de Mgr Janina Zemanová, psychologue spécialisée dans la « transmission de la foi » au sein des familles, a mis en évidence le rôle essentiel de la famille dans le développement de l’enfant et la transmission de la foi. Elle a distingué différentes manières de transmettre la foi :

  • Une transmission traditionnelle, fondée sur les traditions, les rites, l’autorité parentale et la vie de l’Église ;
  • Une transmission dialogique, dans laquelle les adultes témoignent de leur foi tout en laissant aux enfants la possibilité de poser des questions, de réfléchir et de faire leurs propres choix ;
  • Une mise à distance de la foi, lorsque les parents considèrent que la religion relève uniquement de leur vie personnelle et laissent leurs enfants la découvrir seuls à l’âge adulte.

Selon elle, la transmission de la foi ne repose pas seulement sur des paroles ou sur des pratiques religieuses. Elle se manifeste aussi dans la cohérence entre ce que les adultes professent et la façon dont ils vivent. La prière en famille, la lecture biblique, les chants, la participation au culte et les activités de l’Église peuvent contribuer à cette transmission. Mais ces pratiques prennent tout leur sens lorsqu’elles s’inscrivent dans une vie quotidienne marquée par l’écoute, la bienveillance et la solidarité. Pour elle, accompagner les enfants et les jeunes dans la foi ne signifie pas décider à leur place. Les adultes sont appelés à témoigner, à proposer des repères et à rester présents, tout en laissant aux jeunes la liberté de poser leurs questions et de suivre leur propre cheminement. Cette liberté peut parfois être difficile à accepter, mais elle fait partie d’un accompagnement fondé sur l’amour et la confiance.

Des institutions qui accueillent et accompagnent – Dr Olga Schihalejev (Université de Tartu) a invité à ne plus considérer les institutions comme des lieux qui contiendraient ou conserveraient la foi, mais plutôt comme des infrastructures permettant la rencontre. Une Église, une école ou un établissement de formation théologique peuvent offrir des ressources qu’une recherche spirituelle individuelle ou les algorithmes des plateformes numériques ne remplacent pas facilement : des relations durables, une communauté, des pratiques partagées, une mémoire et la possibilité de cheminer avec d’autres. L’oratrice a proposé cinq pistes pour repenser la transmission de la foi aux générations suivantes :

  • Accueillir les questionnements, créer des espaces où les jeunes peuvent croire, douter et explorer la foi librement ;
  • Privilégier l’accompagnement, favoriser des relations de confiance avec des personnes disponibles, bienveillantes et crédibles, en ligne comme en présentiel ;
  • Approfondir la découverte du christianisme, permettre aux jeunes d’explorer la richesse de la tradition chrétienne à travers ses textes, ses pratiques, ses rites et ses expressions artistiques ;
  • Mettre les valeurs en pratique, faire vivre concrètement l’amour, la justice, la dignité humaine et l’inclusion au sein des communautés chrétiennes ;
  • Reconnaître la diversité des parcours, tenir compte des aspirations variées des jeunes, entre exploration libre et recherche de formes de foi plus traditionnelles et structurées.

La mission des institutions ne consiste donc pas seulement à donner des racines aux jeunes en leur transmettant un héritage. Elle suppose également de grandir avec eux, de découvrir ensemble de nouveaux horizons et de leur permettre de développer leur propre compréhension de la foi et de l’espérance. Cette démarche implique aussi d’accepter les limites et les échecs des institutions, tout en reconnaissant la place de la grâce.

Des chrétien.ne.s qui redécouvrent la joie de l’Évangile en société – Selon Dr Marco Batenburg (Association for Mission in the Netherlands), transmettre la foi dans une société sécularisée ne consiste pas seulement à trouver de nouvelles méthodes d’évangélisation. Il s’agit avant tout de redécouvrir la joie de l’Évangile, de reconnaître la mission comme une dimension essentielle de l’Église et de préparer les croyants à vivre leur foi dans tous les aspects de leur quotidien. L’orateur présente six manières de témoigner de la foi dans la vie quotidienne :

  • Manifester un caractère chrétien dans ses relations;
  • Accomplir son travail avec sérieux et intégrité;
  • Témoigner de la grâce et de l’amour par des gestes concrets;
  • Contribuer positivement à la culture de son milieu de vie;
  • Défendre la vérité et la justice;
  • Parler explicitement de l’Évangile lorsque les circonstances s’y prêtent.

La transmission de la foi ne repose donc pas uniquement sur des activités organisées par l’Église ou sur des discours religieux, mais aussi sur la manière dont les croyants vivent et agissent au quotidien.

Donner aux jeunes une véritable place dans l’Église
Un autre apport important de la rencontre concerne la participation des jeunes eux-mêmes. Dans son intervention, le pasteur et docteur Tamás Kodácsy, a rappelé que l’unité protestante européenne repose sur la reconnaissance des différences et sur la volonté de vivre une communion réconciliée. Cette perspective vaut également pour les nouvelles générations. Transmettre la foi ne consiste pas simplement à demander aux jeunes de reprendre les responsabilités exercées par leurs aînés ou de perpétuer les pratiques existantes. Il s’agit de reconnaître leurs dons, d’écouter leurs préoccupations et de leur permettre de contribuer réellement aux décisions et à l’avenir de l’Église.
Les jeunes ne sont donc pas uniquement les destinataires de la transmission. Ils en deviennent aussi les acteurs. Leur présence peut aider les communautés à comprendre les évolutions de la société, à renouveler leurs pratiques et à discerner de nouvelles manières de vivre leur vocation. Cette participation suppose une confiance concrète. Il ne suffit pas d’inviter les jeunes à exprimer leur opinion, il faut aussi leur donner la possibilité d’assumer des responsabilités et de participer aux décisions.

Une Église qui avance sans crainte
Pendant le culte de clôture, célébré le 4 octobre à l’église Kaarli de Tallinn, l’évêque Marko Tiitus a rappelé dans sa prédication sur 2 Timothée 1.7-10, que Dieu ne donne pas à l’Église un esprit de crainte, mais de force, d’amour et de sagesse. Face à la sécularisation et aux difficultés de transmission, les églises peuvent être tentées de se replier sur elles-mêmes ou de chercher avant tout à assurer leur survie. Or, la vocation chrétienne ne consiste pas d’abord à préserver une institution. Elle consiste à témoigner du Christ, à vivre son amour et à transmettre l’espérance reçue. Cette mission exige de la sagesse, car il ne s’agit pas de modifier le cœur de l’Évangile pour répondre à toutes les attentes contemporaines, mais de discerner les langages, les pratiques et les formes de présence qui permettent de le rendre compréhensible aujourd’hui. La communion européenne offre ici une ressource précieuse. Les Églises n’ont pas toutes les mêmes réponses, mais elles peuvent apprendre les unes des autres sans chercher à reproduire partout un modèle unique.

Faire vivre les échanges de Tallinn dans chaque famille et paroisse ?
Je retiens de ces journées une conviction essentielle. Nous ne pouvons ni imposer la foi ni en maîtriser les résultats. Nous pouvons toutefois, transmettre ce que nous avons reçu, offrir des lieux de rencontre et de dialogue, accompagner les questions, vivre l’Évangile avec joie dans nos relations et donner aux nouvelles générations une place véritable dans nos communautés.
Pour l’Église en Europe, cette rencontre constitue une invitation à poursuivre la réflexion sur la « transmission de la foi » dans nos familles, nos paroisses et nos différentes associations. « Transmettre la foi » ou plutôt, selon moi « transmettre ce que l’on a reçu », c’est semer avec patience, accompagner avec amour, avancer avec confiance et sagesse, en faisant notre part… les yeux fixés sur Dieu, qui seul peut véritablement éveiller la foi.

Crédit photo : Estonian Ev Luth Church.