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Les enfants, une chance pour l’Eglise

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Cette prédication a initialement été donnée par la pasteure Helena Vicario dans la paroisse de Boulogne-Billancourt. Elle peut être partagée dans d’autres contextes ou servir de support à une réflexion sur la place que nous faisons et l’accueil que nous réservons aux enfants dans nos Eglises. 

Textes lus avant la prédication : 

Marc 10, 13 à 16

Des gens lui amenaient des enfants pour qu’il les touche, mais les disciples les rabrouèrent. En voyant cela, Jésus s’indigna et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. En vérité, je vous le déclare, qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas. » Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

Luc 10, 21

A l’instant même, il exulta sous l’action de l’Esprit Saint et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.

Luc 10, 38 à 42

Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la bonne part ; elle ne lui sera pas enlevée. »

Prédication :

Je ne sais si vous avez suivi le tollé qui a suivi la création par la SNCF de wagons sans enfants. Cette offre précisait que les enfants de moins de 12 ans n’étaient pas acceptés dans une partie des wagons, afin de “garantir calme et confort”.

Après avoir fait un voyage de plusieurs heures dans le train, aux côtés de jeunes enfants qui peinent à se tenir tranquilles, on peut comprendre combien l’offre peut être attractive pour les voyageurs sans enfants. Mais si cela a provoqué un tollé, c’est que cette stratégie de la SNCF – qui propose un wagon sans enfants sans proposer par ailleurs un espace adapté aux enfants, comme le font d’autres compagnies de chemin de fer d’Europe – cette stratégie est symptomatique d’une société qui souhaite rendre invisibles les enfants.

Une société où l’on tolère les enfants plutôt qu’on les accueille, où on leur demande de parler bas, de ne pas gesticuler, de ne pas courir, bref de cesser d’être des enfants épanouis dans une multitude d’espaces publics : dans la rue, où la maman qui cherche à faire avancer tant bien que mal un enfant qui pleure se trouvera au centre de regards courroucés ; au restaurant où seule une liste restreinte de lieux se disent kids friendly c’est-à-dire voyant d’un bon œil s’installer à une table une famille avec des enfants ; et bien sûr l’Eglise.

L’Eglise où les enfants sont censés pour certains rester sur leur banc à écouter sagement des mots qui ont peu de sens pour eux, et moins on les entend, moins on les voit se faufiler entre les bancs, plus ces mêmes personnes sont satisfaites, et, de nouveau, lorsqu’un jeune enfant éclate en larmes, la maman ou le papa, qui le sortent de la chapelle, peuvent croiser les regards courroucés de certains paroissiens.

On parle pourtant beaucoup d’accueil dans notre Eglise. C’est quelque chose qui nous caractérise : l’accueil inconditionnel et sans frontières de sexe, d’orientation sexuelle, de croyances ou d’âge. Pourtant, il semblerait que cet accueil ne puisse se faire que sous certaines conditions pour les plus petits d’entre nous…

Cela fait étrangement écho à l’attitude des disciples dans le premier texte lu, disciples qui rabrouent ceux qui amènent des enfants à Jésus.

Pourquoi les disciples ont-ils fait cela ? Est-ce parce que les enfants ne peuvent pas se comporter adéquatement devant l’élu de Dieu, qu’ils n’ont pas le sens du décorum, du protocole à suivre ? Ou est-ce parce que les enfants ne sont pas censés connaître les vérités célestes, qu’ils doivent attendre de grandir pour comprendre, que seul un adulte est à même de comprendre tout ce qui a trait à Dieu ? Parce qu’il faut qu’on leur dise comme pour tant de choses « tu comprendras quand tu seras plus grand » ? Que tout cela c’est du sérieux, ce n’est pas du jeu ?

Pourtant les disciples connaissaient le corpus biblique que maintenant on connait sous le nom d’Ancien Testament. Ils auraient dû se souvenir de ce passage biblique où, parlant des premiers jours de la création, la sagesse de Dieu déclare : « Quand Dieu assigna son décret à la mer, et les eaux n’y contreviennent pas, quand il traça les fondements de la terre, je fus maîtresse d’œuvre à son côté, objet de ses délices chaque jour. Je jouais en sa présence en tout temps, je jouais dans son univers terrestre, et je trouve mes délices parmi les humains. »

« Je jouais en sa présence tout le temps ». On pense souvent que la sagesse de Dieu est quelque chose de sérieux. On aime bien que les religieux soient sérieux tout le temps, qu’ils assènent des vérités du haut de leur gravité. Et pourtant ce que la Bible nous dit de la sagesse de Dieu c’est qu’elle joue. Ainsi, comme l’écrit la pasteure Sandrine Landeau, « ce verset nous rappelle que la création divine n’est pas seulement un travail infiniment sérieux – et, selon notre compréhension du travail, au moins pour un bout pénible – mais aussi un temps de jubilation créative. » Dans cette perspective, si nous voulons être au plus proche de Dieu, chercher à aligner notre pensée à la sienne, nous devons jouer et entrer pleinement dans la jubilation du jeu. Exactement comme les enfants jouent.

Jésus ne dira pas autre chose lorsqu’il déclare comme nous l’avons lu : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » Il invite chacun de nous à ne pas trop nous prendre au sérieux, mais au contraire à nous mettre à l’écoute de ceux qui semblent n’avoir rien à nous enseigner et qui pourtant ont tant à nous apprendre : les tout-petits.

Celui ou celle qui a la chance de côtoyer un enfant sait que celui-ci a beaucoup à lui apprendre. L’enfant détient les clefs de ce qu’on a perdu de vue. Certes, il a un sens des priorités qui nous semble à première vue absurde. Par exemple, il préférera passer une demi-heure à chercher le doudou qu’il souhaite avant d’aller à l’école, suscitant notre impatience en tant qu’adulte, mais ce simple geste peut être en soi une source d’apprentissage. En effet, ce faisant, il priorise son bien-être émotionnel sur ce qui est attendu de lui. Et cela, c’est déjà une grande leçon de vie.

Jésus s’indigne qu’on mette des obstacles dans sa relation avec les enfants. C’est compréhensible. Si les enfants découvrent que le lieu où la parole de Jésus est enseignée, l’Eglise, est un lieu où on ne peut pas s’exprimer, où on ne peut pas jouer, où on doit, pour être accepté, faire la statue, que lui dit-on de Dieu et de l’amour qu’Il lui porte ? De fait, quand cet enfant grandira, deux scénarios sont possibles : soit il assimilera ce qu’on lui a enseigné et renoncera à beaucoup de choses, y compris à s’exprimer pleinement pour plaire à Dieu et être accepté de Lui ; soit il abandonnera doucement, sans faire de bruit, les bancs de l’Eglise, dans la ferme intention de ne jamais y revenir.

Alors bien sûr il y a des règles. Il serait difficile d’écouter cette prédication si une dizaine d’enfants se poursuivaient les uns les autres en courant et en hurlant. Mais c’est de notre responsabilité d’adultes d’aménager l’espace du temple pour que les enfants puissent se sentir accueillis, à leur place ; pour que le cadre soit suffisamment flexible pour qu’ils se sentent bien. C’est notre responsabilité de leur proposer un lieu confortable où ils peuvent colorier et jouer en se laissant bercer par des mots qui leur sont peut-être inconnus mais qui deviendront familiers petit à petit, et qui leur seront expliqués progressivement dans d’autres lieux d’Eglise comme l’école biblique.

C’est pourquoi notre Eglise considère que les enfants ne sont pas l’avenir de l’Eglise : ils en sont le présent. Ils doivent être accueillis comme des membres à part entière, et leurs besoins spécifiques doivent être écoutés.

Et surtout, nous sommes appelés à nous mettre à l’école des enfants qui par leur présence sèment de la lumière dans notre Eglise. Leur présence est une chance, non une gêne. C’est une bénédiction !

C’est une chance car ils peuvent nous permettre d’approfondir et d’épurer notre relation à Dieu. Jésus l’affirme, nous l’avons lu : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. »

Ils ont d’abord à nous enseigner cette confiance première dans le monde qui fait écho à la bénédiction de Dieu sur sa création. « Et Dieu vit que cela était bon » est une phrase qui revient au soir de chaque jour où Dieu crée le monde. Nous avons à la suite des enfants et de Dieu à cultiver cette confiance première dans le monde. En outre, les enfants portent en eux l’exigence que tout amour qu’on leur porte soit vrai, c’est-à-dire inconditionnel. Cela devrait nous interpeller et influencer de manière durable notre conduite et notre conception de l’amour.

Mais surtout, et c’est pour cette raison que j’ai choisi de vous proposer l’épisode de Marthe et Marie aujourd’hui dans un culte qui ouvre la réflexion sur la place de l’enfant, surtout tout enfant peut nous enseigner à être un bon disciple du Christ. Car être disciple ne veut pas dire être dans le faire, multiplier les activités afin de prouver que je suis un bon chrétien, une bonne chrétienne. Être disciple, selon l’épisode de Marthe et Marie que nous avons lu, est tout simplement être là.

Marie a choisi la bonne part : être aux pieds de Jésus et écouter son enseignement. Marie a choisi la bonne part. Non pas la meilleure part comme la décrivent la majorité des traductions mais la bonne part comme le dit le grec, la langue originelle du texte. Pour être un bon disciple, il faut savoir être là. Sans chercher à justifier sa présence, sans chercher à s’activer sans cesse, sans jouer de rôle social, sans chercher à satisfaire les attentes d’autrui. Simplement être là.

Je trouve que les enfants nous apprennent toutes les facettes nécessaires pour être là : s’ancrer dans le présent, privilégier la relation, plutôt que la liste des choses à faire qui encombrent le quotidien, abandonner les pensées parasites sur le passé ou l’avenir.

Dans une société basée sur la performance, nous devons cultiver les moments où seule notre présence compte. Où le temps n’est plus ce défilé de moments où nous sommes productifs mais un temps improductif a priori, sans résultats concrets et visibles, un temps perdu pour certains, du temps où l’on est simplement là, à l’écoute d’une parole de vie. N’est-ce pas une des raisons les plus importantes pour lesquelles nous nous sommes rassemblés aujourd’hui ?

Crédits : Helena Vicario (EPUdF), PointKT, photo de Robert Collins sur Unsplash